Tuesday, 9 August 2011

L'Asopos, un fleuve grec asphyxié par la pollution


INOFYTA (BÉOTIE, GRÈCE) ENVOYÉ SPÉCIAL - C'est une toute petite cascade qui retombe au milieu de fleurs et de roseaux, avant d'aller se perdre dans le fleuve Asopos, en contrebas. Le cadre pourrait être bucolique, s'il n'y avait cette odeur nauséabonde persistante. Juste au-dessus, se trouve un abattoir de poulets. Comme la plupart des entreprises de cette zone industrielle, à une cinquantaine de kilomètres au nord d'Athènes, l'abattoir rejette ses eaux usées dans le cours d'eau. Un peu plus loin, au lieu de sentir les excréments de volailles, celui-ci fleure l'ammoniaque.
L'Asopos est un petit fleuve de 80 kilomètres de long, qui se jette dans l'Euripe, un bras de la mer Egée, près de l'île d'Eubée. Dans l'Antiquité, c'était un dieu-fleuve, fils d'Océan et de Thétys. C'est aujourd'hui un cours d'eau pollué par les métaux rejetés par les entreprises environnantes. Ses eaux se colorent parfois de rouge, de violet ou de noir, tout comme les fumées de certaines usines. La zone est sillonnée de canaux, généralement souterrains, qui conduisent les eaux usées vers le fleuve.
Cette zone s'est développée de façon anarchique pendant la dictature des colonels (1967-1974), qui avait décrété la décentralisation industrielle du pays. Une partie des entreprises a quitté l'Attique, la région d'Athènes, pour s'implanter en Béotie, la région voisine, à Inofyta, sans aucun plan d'aménagement. Pour favoriser le développement, un décret, qui n'a été aboli qu'en 2010, autorisait le rejet des déchets dans l'Asopos.
La pollution du fleuve est dénoncée depuis de nombreuses années, mais l'affaire est devenue plus sérieuse quand a été décelée, en 2007, dans la nappe phréatique, la présence de chrome hexavalent, au côté de cobalt, nickel, manganèse et arsenic. Cette substance est considérée comme cancérigène. La militante écologiste américaine Erin Brockovich - incarnée au cinéma par Julia Roberts -, qui s'était fait connaître en obtenant des indemnités pour des personnes victimes d'une pollution de l'eau au chrome hexavalent, a lancé une pétition internationale sur la situation de l'Asopos. Et la Fédération internationale des ligues de droits de l'homme (FIDH) a adressé, le 8 juillet, une réclamation au comité des droits sociaux du Conseil de l'Europe, en raison des conséquences de la pollution sur la santé des riverains.
Le Père Iannis Ikonomidis n'est pas Julia Roberts, mais c'est un pope de combat. Il connaît les moindres recoins de cette drôle de zone industrielle, en pleine nature, où des centaines d'entreprises métallurgiques, chimiques ou de matériel militaire cohabitent avec champs et cultures. Dans ce paysage assez campagnard, attendent des carcasses d'avions laissées là par l'entreprise de défense nationale EAB, considérée comme l'un des principaux pollueurs. Les semi-remorques ont souvent bien du mal à se croiser sur les chemins non asphaltés entre les usines.
Le Père Iannis est arrivé à Inofyta à l'âge de 10 ans, quand son père a été embauché par une entreprise de cuivre comme électricien. "Il rentrait entièrement noir à la maison. Ses yeux et ses dents étaient les seules tâches blanches, comme s'il sortait d'une mine", se souvient le prêtre quadragénaire, qui a pris la tête de deux associations de lutte contre la pollution.
Son militantisme date de 2000 et de sa rencontre avec un chimiste, dans une usine de produits ménagers. L'entreprise avait constaté une baisse de qualité et d'efficacité de ses produits. Le chimiste a trouvé le responsable : l'eau polluée. "Je me suis rendu compte que cette eau, qui n'était pas assez bonne pour faire des produits ménagers, était celle que nous buvions", explique le Père Iannis. Cette même eau qui sert à arroser les cultures vendues ensuite aux marchés et aux supermarchés, où les consommateurs évitent désormais les produits venant de Béotie. Les agriculteurs, pourtant, continuent à utiliser cette eau polluée mais gratuite.
Passionné de photographie, l'ecclésiastique arpente sa paroisse un appareil à la main, pour saisir les traces de pollution. "Il y a trois jours, à cet endroit, l'eau était rose", explique-t-il.
Pendant l'été, le lit du fleuve est généralement à sec, sauf en cas de pluie. Il est pourtant empli d'une eau peu claire : la Compagnie des eaux effectue parfois des lâchers depuis un lac des environs. "Quand la compagnie fait ces opérations, les entreprises en profitent pour jeter leurs déchets liquides", explique Margarita Karavassili, secrétaire spéciale pour l'environnement, l'énergie et l'inspection au ministère de l'environnement.
Les inspecteurs, qui ne sont que quarante pour tout le pays alors que les problèmes d'environnement sont légion en Grèce, ont joué un rôle crucial dans la mise en évidence de la présence de chrome hexavalent dans l'Asopos. Leurs rapports ont entraîné des sanctions financières - et même des actions pénales - contre certaines entreprises, qui les contestent en justice et font traîner les procédures en longueur.
Pour l'avocat Iannis Ktistakis, en charge de la réclamation pour la Ligue hellénique des droits de l'homme, "c'est une histoire typiquement grecque : on fait beaucoup d'annonces, mais il ne se passe rien". L'ancienne ministre de l'environnement Tina Birbili avait annoncé, en 2010, de nouvelles mesures. "Elles sont mises en pratique progressivement", affirme Margarita Karavassili, qui concède que du retard a été pris, d'autant que la crise économique est passée par là. "Mais plus personne ne boit l'eau de la rivière Asopos."
"Il faut mettre en pratique le principe pollueur-payeur, tranche le Père Iannis. Il y a un cancer dans chaque maison."
Alain Salles

La FIDH défend "le droit à un environnement sain"

La Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH) intervient sur les questions d'environnement au nom de la défense des droits économiques, sociaux et culturels, "dont le droit à la santé et à un environnement sain", rappelle-t-elle dans sa réclamation sur le fleuve Asopos déposée devant le Conseil de l'Europe, pour violation de l'article 11 de la charte sociale européenne sur le droit à la protection de la santé.
La FIDH s'est mobilisée récemment contre l'industrie minière et sidérurgique au Brésil et en Equateur, ainsi que dans l'affaire du cargo Probo-Koala en Côte d'Ivoire, un cas de déversement de déchets toxiques. Pour ce qui concerne l'Asopos, la FIDH et la Ligue hellénique des droits de l'homme mettent en avant les risques pour la santé humaine des effets de la pollution.
Article paru dans l'édition du 07.08.11

No comments: